Château de Maslacq et son blason
Ancienne école des Roches (1940 - 1951) 

La méthode pédagogique d'enseignement de l'Ecole des Roches se basait sur les "lettres aux Capitaines" que le Directeur, André CHARLIER avait l'habitude d'adresser aux élèves sélectionnés pour leur sérieux - les capitaines - et déléguait ainsi une partie de la discipline pour leur faire acquérir le sens des responsabilités.
 

Quelques lettres d'André Charlier aux Capitaines de l'École des Roches
La charge de capitaine la vocation de Jean-Marie Grach

 

Maslacq, 27 Septembre 1942 
L'action véritable s'exerce par ce qu'on est »…

Voici la rentrée qui approche et elle ne sera pas moins difficile que l’année dernière, car vous aurez beaucoup de camarades nouveaux. Notre installation actuelle nous réunit tous en une seule maison trop nombreuse, alors que nous devrions former deux maisons. Cependant, il faut que le départ soit bon, sans quoi c’est toute l’année qui sera compromise. Aussi, je veux vous donner par écrit mes instructions, afin qu’il n’y ait pas d’incertitude possible. Je vous mettrai d’abord en garde contre les dangers de votre fonction. Il y a, en première ligne, les dangers des petits privilèges qu’on vous concède et que vous interprétez volontiers comme une liberté plus grande à laquelle vous croyez avoir droit. Rien n’est plus faux. Votre fonction est un service.
Vous devez être plus exigeants pour vous-même que pour les autres.
Jamais vous ne réussirez à créer une véritable discipline si vous vous permettez ce que vous refusez aux autres. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont jamais été habitués à se contraindre, inconsciemment ils cherchent avant tout à faire ce qui leur plaît. Si aux Roches, nous ne réussissons pas à corriger cette tendance, nous manquons à notre mission et nous sommes perdus. Je veux des capitaines qui soient les plus exacts, les plus travailleurs, les plus disciplinés, les plus soucieux de l’ordre à tous points de vue. Je vous préviens qu’il m’arrivera souvent de vous refuser ce que vous me demanderez. Vous l’accepterez si vous réfléchissez que je dois avoir toujours en vue l’intérêt général de la communauté, qui vous échappe souvent. Je ne veux pas de récriminations, mais une obéissance joyeuse.
Songez à autre chose qu’à vous. Rappelez-vous l’admirable page sur la discipline que le Capitaine de Bary avait extraite pour vous du règlement de l’armée et qu’il vous lisait au mois de Juin. Je vous la relirai.
L’autre danger, qui est le danger capital, est que vous prétendez souvent « former vos plus jeunes camarades ». Vous voyez ce que cela suppose : vous croyez que votre propre caractère est parfaitement formé et que vous êtes capables de vous diriger par vous-mêmes. Soyez modestes. Soyez humbles. Les hommes mûrs, les chefs eux-mêmes n’ont pas tant de prétention. Il faudrait d’abord s’entendre sur ce que c’est que « former » et ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Ce que je vous demande avant tout, c’est d’être rigoureusement stricts sur tout ce qui regarde l’ordre matériel de la maison. Vous aurez beaucoup fait par là pour créer l’atmosphère spirituelle que je désire et qui ne pourrait même jamais s’ébaucher dans la pagaille et le laisser-aller. Il faut créer des conditions de vie telles que l’âme puisse s’épanouir. L’ordre est une de ces conditions primordiales, et c’est vous qui en êtes les ouvriers. Ensuite, vous serez toujours prêts à aider vos camarades dans leurs difficultés et dans leurs peines, petites ou grandes. Cela va de soi. La bonté doit être une de vos qualités de prédilection. Mais je ne veux pas d’amitiés particulières, pas de direction de conscience. Ne vous substituez pas aux aumôniers. Je dois vous dire que l’année dernière il y a eu beaucoup trop de bavardages et de commérages. Tant de paroles nuisent à l’action profonde. Ayez sans cesse devant les yeux le piège qui vous guette : vous jugez indispensable de passer tout votre temps libre avec tel de vos camarades parce-que vous croyez avoir la mission de le « former ». Quelle illusion ! C’est vous-mêmes que vous recherchez.
L’action véritable s’exerce par ce qu’on est. Tâchez donc d’être, c’est ainsi que vous vous imposerez. Si vous êtes des exemples vivants, deux mots vous suffiront à redresser ce qui ne va pas autour de vous. Mais surtout n’essayez pas de faire les malins, c’est-à-dire de paraître ce que vous n’êtes pas : vous serez immédiatement discrédités.
J’insiste donc sur ce point qui me paraît le plus important de votre rôle.
Vous devez être essentiellement les créateurs d’un certain ordre. Cet ordre est nécessaire pour qu’une âme vive dans la maison. Tout ce que vous ferez dans les plus minces détails sera autant de gagné pour la création de cet ordre. Ne les croyez pas indignes de vous, tout est important. Veillez à tout, à la propreté de la maison, à l’exactitude stricte des garçons dans tous les actes de leur vie, à leur tenue, à leur langage. Il vous appartient de faire que tout soit net dans les gestes et dans les paroles. Pourchassez comme la peste le laisser-aller, la vulgarité, la tricherie. Je veux des garçons qui se tiennent droits, qui regardent en face, et qui parlent ferme.
Je vous ai dit : soyez humbles. Je vous répète : ne comptez pas trop sur vous-mêmes. Cherchez la force là où elle est : il n’y a que la vie spirituelle qui puisse vous la donner. Et elle vous donnera aussi le rayonnement qui éclaire vos âmes et leur fait souhaiter de se dépasser.
 

3 Février 1943

Dans la lettre que je vous écrivais à la rentrée d’octobre, je vous disais, entre autres choses, que la maison ne pouvait avoir d’âme si d’abord nous n’y faisions régner l’ordre matériel et que vous étiez les ouvriers de cet ordre. J’ajoutais que l’action véritable s’exerce par ce qu’on est et je vous donnais cette règle « Tâchez donc d’être. » Voyons aujourd’hui où nous en sommes.
Pendant ma longue absence vous avez fait des efforts certains, il y a eu de votre part une bonne volonté dont je ne doute pas, mais tout cela est encore beaucoup trop hésitant et fragmentaire. Il y a eu des défaillances fâcheuses qui n’ont pas contribué à accroître votre autorité, je le tiens de vous-mêmes. Aujourd’hui, après déjà une quinzaine d’école, vous n’avez pas encore su vous remettre sérieusement au travail, vos professeurs s’inquiètent de votre inaptitude à travailler par vous-mêmes et ce que vous fournissez d’efforts personnels est véritablement dérisoire. Dans la maison, en dehors de la classe, de l’étude ou du dortoir, je vous l’ai dit l’autre jour, je vous vois disparaître et vous isoler dans les coins, vous ne songez pas à donner quelque chose de vous à des petits ou à des moyens. Ce n’est pas ainsi qu’on crée l’esprit d’une maison. Vous manquez de cran, vous manquez de générosité. Vous ne donnez pas l’impression de la vraie joie, vous menez médiocrement une vie médiocre. Or je vous l’ai dit souvent, que votre premier devoir était de donner l’exemple : ne voyez pas là une règle de morale ennuyeuse et banale. C’est un précepte d’exaltation et d’enthousiasme. Parlons un peu moins si vous voulez de règles à observer, mais parlons davantage de don de soi et de générosité. C’est par le don de vous-mêmes que vous vous imposerez et que vous saurez conquérir les âmes des garçons de la maison. « Ma civilisation (celle de la France), dit Saint-Exupéry dans un beau livre que je vous lirai, a fait chacun responsable de tous les hommes et tous les hommes responsables de chacun. » Le sentiment de cette responsabilité ne suffit-il pas à vous donner l’ardeur qui vous manque ? A travers vos camarades, sentez-vous responsables de la France vaincue. Et si vous me dites que le sentiment de la défaite n’est pas de nature à soulever l’enthousiasme, je vous citerai ce mot, de Saint-Exupéry encore « La défaite peut se révéler le seul chemin vers la résurrection malgré ses laideurs. »
Et si vous voulez animer vraiment cette maison, lui donner une âme, et non seulement y faire régner l’ordre qui n’existe pas encore, il faut que vous formiez une équipe. Faites taire entre vous les petites rivalités, les antipathies, les susceptibilités. Il faut à tout prix faire corps, attelez-vous ensemble à la tâche commune et ne travaillez pas en ordre dispersé : c’est le but essentiel que je vous fixe pour ce terme. Que chacun de vous s’efforce d’être au sens le plus haut du mot, mais qu’il sache aussi se fondre dans l’équipe, travailler pour les autres et avec eux.
 

18 Février 1943
« Le capitaine a charge d'âmes»…

Il y a un point sur lequel je veux aujourd’hui attirer votre attention : c’est que vous avez charge d’âmes. Tel est le sens de votre responsabilité.
La première des choses que vous avez à faire, et vous êtes loin d’y songer assez, c’est de faire attention aux âmes qui vous sont confiées, quelles qu’elles soient, et peut-être ensuite vous parviendrez à les connaître. Vous avez déjà remarqué comme il est difficile de connaître quelqu’un ? Votre expérience vous apprendra qu’on peut vivre longtemps à côté d’une autre âme sans même soupçonner ce qui se passe en elle. Or, connaissez-vous vraiment les garçons de votre dortoir ? Avez-vous seulement le désir de les connaître ? Interrogez-vous soigneusement sur ce point : il est capital.
Toute votre action en dépend. Il ne s’agit pas de vous intéresser à ceux qui vous sont sympathiques, et de laisser tomber les autres : n’importe qui est capable d’en faire autant. Vous avez charge aussi de ceux qui ne vous sont pas sympathiques, et si vous laissez percer la moindre trace d’un sentiment d’antipathie, vous perdez toute votre possibilité d’action auprès d’eux. Vous vous ferez peut-être craindre, vous ne vous ferez pas aimer. Etre aimé, c’est tout autre chose que d’être populaire. La popularité est haïssable. L’exercice véritable de la popularité exige qu’on soit à la fois aimé et respecté. A quoi servira que vous vous montriez tout d’un coup très exigeants sur un point de discipline ? On voudra savoir si vous êtes aussi exigeants pour vous-mêmes, et on ne vous respectera qu’à ce prix. On ne vous aimera que si vous savez montrer aux autres une vraie camaraderie, l’amitié étant un sentiment plus délicat qui ne se commande pas. Je vous ai déjà dit qu’il ne fallait pas prétendre « former » ou « réformer » les autres, parce que le développement d’une âme est quelque chose de très mystérieux, où la grâce de Dieu est heureusement beaucoup plus efficace que notre action, mais vous pouvez et vous devez aider vos camarades soit par des conseils, soit simplement par une marque de sympathie ; gardez-vous du sentimentalisme, cela n’est pas viril, mais il n’est pas contraire à la virilité de témoigner aux autres une attention pleine de délicatesse, c’est là-dessus que se fonde la vraie autorité, et vous verrez alors que vous vous ferez écouter sans avoir presque besoin de sanctions. En un mot, la condition première de l’autorité, c’est le respect de l’âme. Je voudrais que vous appreniez ce respect, car il vous est encore étranger. Il vous enseignera non seulement à vous pencher sur les autres — et ceux-ci attendent peut-être de vous quelque chose que vous seul pouvez leur donner — mais encore à rester dignes de vous-mêmes.
 

11 Mars 1943
Nécessité de la vie intérieure

Il est écrit dans la Charte du Capitaine : « Sa tâche lui fait toucher du doigt ses faiblesses et lui montre que pour servir et être utile, il faut d’abord se connaître en toute humilité, se perfectionner avec bonne volonté, accepter les conseils autorisés, et se confier à la bonté de Dieu. » Cela vous indique quelle importance vous devez attacher à votre vie spirituelle. Les qualités naturelles d’un chef sans doute sont capitales : énergie, autorité, dynamisme, etc., en définitive elles restent insuffisantes s’il ne s’y ajoute une certaine ferveur de la vie intérieure. Et la vie intérieure, c’est le rapport intime de votre âme avec Dieu.
Or, moi qui vous vois vivre, et qui vous observe, souvent sans que vous vous en rendiez compte, je vous trouve peu de capacité de rentrer en vous-mêmes, votre esprit est toujours tourné vers l’extérieur. Quand vous pensez à vous, vous êtes surtout préoccupés de l’impression que vous pouvez faire sur les autres. C’est un défaut naturel à votre âge d’ailleurs.
Un Lyautey étant à Saint-Cyr écrivait un jour dans son journal : « Huit jours sans prières, j’ai bavardé plus que jamais. Je m’affiche tel que je ne voudrais pas qu’on me crût, ma langue parle toute seule... Je dois ramener en vérité toutes les manifestations de mon être à égoïsme et amour propre.» Qui d’entre vous ne pourrait écrire la même chose ? Et il ajoutait ceci qui serait vrai aussi, je le crois, de chacun d’entre vous : « Je souffre d’avoir l’âme assez élevée pour comprendre ce qu’il me faudrait être et de ne pas avoir le caractère assez ferme et trempé pour réaliser la conception que j’ai eue de la vie que je dois mener. »
Tout vous détourne de prêter attention à ce qui se passe en vous. Il y a votre travail qui requiert la plus grande partie de votre activité, il y a la vie de la maison qui vous crée des obligations, il y a la gravité des circonstances que nous traversons qui obsède votre esprit. Il reste donc peu de place pour le silence et le recueillement dans votre vie. Certains d’entre vous viennent parfois m’entretenir de problèmes qui intéressent profondément leur âme et leur destinée, mais cette inquiétude est souvent sans lendemain, la conversation n’a pas de suite. Je sais faire la part des choses ; ce n’est pas toujours votre faute.
Ainsi, votre vie intérieure se réduit à quelques éclairs passagers. Or, il est d’un intérêt vital pour vous que vous n’en restiez pas là. Cela vous importe à vous-mêmes, parce-que vous êtes à l’âge où on doit apprendre à se connaître et à se posséder, cela importe aussi à tous vos camarades qui vous regardent vivre, bref, à notre communauté tout entière.
Vous êtes des créatures de Dieu, qui en créant chacun de vous a eu une pensée particulière : il est temps que vous appreniez à connaître cette pensée divine sur vous, sans quoi la vie va bientôt vous prendre et vous empêcher de rien saisir de ce rapport unique que vous avez avec l’Éternel.
Tout pourrait devenir si clair pour vous dès maintenant, si vous le vouliez, et votre vie s’en trouverait à jamais transformée. Seulement, il faut accorder chaque jour quelques instants au silence (faites-vous respecter et respectez-vous vous-mêmes la méditation quotidienne ?) et je ne parle pas simplement du silence matériel. Il faut faire taire aussi le tumulte des pensées, et que toute l’agitation de la journée vienne mourir au fond de ce recueillement. Là, maintenez votre âme un moment sous le regard de Dieu et dans un élan très simple, faites offrande de vous-mêmes à ce Dieu qui attend de vous quelque chose de précis. Si vous demeurez fidèles à cette habitude, vous qui êtes si tourmentés parce que vous ne savez pas encore qui vous êtes, vous verrez bientôt la lumière se faire en vous, beaucoup de doutes et d’objections tomberont de vous sans même que vous ayez pris la peine de les combattre. Vous sentirez alors de combien l’âme éclairée par Dieu domine tout ce qui se passe dans l’intelligence seule. Alors quelque chose rayonnera de vous. Les autres ne sauront pas ce que c’est, mais ils en seront frappés, ils vous sentiront éclairés d’une lumière intérieure, et animés d’une secrète maîtrise qui dépasse de bien loin celle qu’on ne doit qu’à sa propre énergie. Vous pourrez alors devenir des hommes d’action car il n’y a d’action véritable que celle qui est enracinée dans une authentique vie spirituelle.
 

19 Janvier 1944
«Soyez des animateurs»…

Voici le second terme qui commence, et vous avez pu constater comme moi qu’à ce retour de vacances la maison avait quelque peine à reprendre son élan du premier terme. Pour beaucoup les vacances ont marqué un temps d’arrêt ou même un recul, c’est un fait. Par-dessus le marché, la grippe est venue mettre le désarroi dans la maison. Il n’y a donc pas de temps à perdre ; dès la semaine prochaine il faudra repartir avec une énergie nouvelle, et je compte sur vous pour insuffler à vos camarades l’ardeur dont ils manquent.
Au début de cette année, j’adresse mes meilleurs vœux au corps des capitaines. Mais comment préciser les vœux que je forme pour vous ? Je souhaite avant tout que vous compreniez la gravité du temps que nous avons à vivre, et par conséquent la gravité du rôle que vous devez jouer. Je vous ai déjà dit que nous entrions dans des temps héroïques, et ce n’est pas un vain mot. D’un jour à l’autre, nous pouvons être à nouveau plongés dans la guerre, et, si vous songez que notre pays n’a plus d’armée, que tout y est en voie de désagrégation, peut-être vous doutez-vous de quels maux nous sommes menacés. Dans ces temps difficiles, je considère que l’École, pour être fidèle à sa mission, devrait être comme un Ordre de Chevalerie, avec tout ce que cela comporte de générosité, d’abnégation, de sens de l’honneur. Je vous prie de prendre ce que je vous dis au pied de la lettre.
Vous comprendrez mieux un jour que le grand drame dont nous sommes les acteurs est un drame spirituel, où la France, tout humiliée qu’elle soit, est seule encore capable de verser son sang pour défendre un certain ordre du monde, celui que le Christ a institué. Et au fond, par derrière tous ces intérêts qui s’affrontent, il s’agit uniquement de savoir si cet ordre-là pourra subsister.
Il vous faut donc vous préparer à des tâches héroïques, et c’est pourquoi je veux vous considérer déjà comme des Chevaliers, capables de renoncer à eux-mêmes, capables de se dévouer corps et âme. Vous avez fait jusqu’à présent des efforts que j’apprécie, pour la discipline, l’énergie, l’esprit d’équipe. Je veux maintenant beaucoup plus que cela. Je veux que vous fassiez passer dans cette masse encore amorphe de l’École un grand souffle d’ardeur et d’enthousiasme. Arrachez-moi tous ces endormis et ces peureux à leur veulerie, soulevez ces âmes sans désir et sans joie. Cela dépend de vous. Vous avez déjà essayé de donner une certaine vie à vos dortoirs respectifs. C’est bien, mais c’est trop peu. Je veux que chaque dortoir fasse une vraie équipe, animée d’un même esprit. Soyez des animateurs, soyez déjà des chefs. Et la première des conditions, c’est de bannir tout respect humain. Vous voyez bien que je ne crains pas de me couvrir de ridicule, et que j’emploie sans honte de grands mots qu’on n’ose plus prononcer aujourd’hui. Bravez le ridicule, bravez le scepticisme.
Marchez droit devant vous. Si vous ne vous inquiétez pas d’être suivis, c’est alors que l’on vous suivra. Peut-être allez-vous me dire que je vous demande trop, que vous n’êtes que des fils de bons bourgeois sans aucun héroïsme. Tant pis pour vous ! Moi je marche, il faut bien que vous suiviez, et si vous voulez me lâcher, dites-le tout de suite, que tout soit net. J’en trouverai d’autres pour remplacer ceux qui manqueront de courage.
J’exige de vous beaucoup plus que de petites vertus ordinaires, et je sais que pour cela vos propres forces sont peu de chose. Attachez donc l’importance première à votre vie spirituelle, ce que vous n’avez pas su faire encore, et surtout ne vous considérez pas dans un miroir, ne soyez pas préoccupés du personnage important que vous jouez. Alors tout deviendra plus facile, et je pourrai vous proposer cette règle de vie, que j’ai demandée à Pascal pour vous : « Faire les petites choses comme grandes, à cause de la Majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie ; et les grandes comme petites et aisées, à cause de Sa toute-puissance. »
 

12 Décembre 1944
Fidélité à l'essentiel

C’est un grand réconfort pour moi de sentir la fidélité de ceux qui nous ont quittés, particulièrement de ceux qui sont aux armées. Il faudrait aussi que ce fût une leçon pour vous, et que vous preniez mieux conscience à travers eux de la signification de l’École. Ce qu’elle essaye de vous apprendre, c’est la fidélité à l’essentiel, à la fois sur le plan de l’esprit et sur le plan de l’âme. Rien ne me paraît plus important dans notre monde où tout sens des valeurs est aboli : c’est la seule manière de refaire une civilisation chrétienne. Dans sa dernière lettre écrite au front, Jean-Marie a eu sur l’École un mot qui m’a singulièrement touché, un de ces mots graves qui vont très loin : « Je crois qu’en sortant de Maslacq, on est à tout jamais un être à part dans la société : je n’entends pas par là qu’on ne peut pas vivre avec les autres, mais plutôt que le besoin d’absolu qui vous hante vous rend plus difficiles la fréquentation et l’intimité des autres. On ne se sent pas meilleur que les autres, mais on voudrait pouvoir trouver les autres meilleurs. »
J’y vois assez exactement exprimée la forme d’héroïsme qui est demandée aux chrétiens aujourd’hui. Il n’y a plus de société chrétienne, par conséquent la vie ne vous offrira aucun cadre établi où vous puissiez trouver une place, il faut vous attendre à être seuls, si vous voulez être entièrement fidèles à votre vocation de chrétiens. Il faut l’accepter. Jésus, avant d’entrer dans la Passion, pria pour ses disciples disant : « Je leur ai donné la parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. Je ne prie pas pour que Tu les enlèves du monde, mais pour que Tu les gardes du mal. » C’est-à-dire que nous sommes retombés dans un état assez voisin de la société païenne qu’ont connue les disciples du Christ et nous avons en plus contre nous toutes les conquêtes — ou soi-disant telles — du progrès. Il nous est donc demandé de vivre dans le monde comme si nous n’y étions pas, c’est-à-dire d’y vivre en restant fidèles à la fois à notre nature essentielle et à la grâce divine, alors que le monde ignore l’une et l’autre, et même s’acharne, s’il est possible, à détruire l’une et l’autre. Voilà la réalité toute simple, et nulles considérations spécieuses n’empêcheront qu’elle ne soit telle. C’est mon rôle de vous mettre en face d’elle. Vous comprenez que, si vous voulez être fidèles à votre vocation, il vous faudra mettre en œuvre des vertus proprement héroïques. Il vous sera plus facile d’être d’honnêtes bourgeois sans envergure, nantis de situations confortables. Mais ce n’est pas le facile que je vous propose, c’est le difficile. La nature de l’homme est exigeante, elle veut tout parce qu’elle a besoin de tout. Il faut être exigeant, pour soi, naturellement. Ce que j’aime dans les lignes de Jean-Marie que je vous citais, c’est que l’exigence s’accompagne d’humilité.
J’ai à vous mettre en face aussi de votre réalité. Vous êtes assez sensibles aux belles idées, il n’est pas malaisé de vous soulever durant quelques instants au-dessus de vous-mêmes. Mais vous êtes actuellement incapables de rien faire passer de tout cela dans la réalité quotidienne. Vous n’avez pas la moindre notion de ce que c’est qu’être exigeant pour soi. Vous ignorez toute discipline personnelle. Vous passez constamment à côté des règles les plus élémentaires. Vous êtes pleins d’idées pour tout ce qui n’est pas votre devoir strict, et vous saisissez inconsciemment la première occasion d’échapper à votre devoir. Alors, vous me faites faire à côté de vous un métier absurde et mesquin, parce que je suis obligé de redresser une foule de petites choses qui devraient être uniquement de votre ressort.
Et que dire de votre travail, qui devrait être tout de même la marque principale de votre valeur personnelle ? Chez la plupart d’entre vous il est des plus médiocres, vous n’obtenez même pas les résultats que doit obtenir un élève médiocrement doué travaillant normalement, vous êtes incapables d’appliquer sérieusement votre esprit à un travail intellectuel suivi. Et comment ne retrouverait-on pas sur le plan de l’esprit cette même indiscipline qui est le trait dominant de votre caractère ? Je vous ai assez répété qu’il était vain de prétendre agir si vous ne commenciez pas par apprendre à penser. Mais je me demande si les mots ont un sens pour vous. Il ne me paraît pas que ce soit une chose extraordinaire d’exiger que mes capitaines soient d’abord des élèves normaux.
Il faut avouer qu’après ce que je viens de vous dire le début de ma lettre peut paraître ridicule. Je vous propose une haute exigence et vous n’êtes même pas capables des plus petites choses. Pourtant je n’ai rien à changer à ce que j’ai dit. J’ai une certaine conception de l’homme que je travaille à réaliser. Elle correspond à la réalité profonde de notre race en même temps qu’aux aspirations de ce que la France a de meilleur parmi ses jeunes. C’est à vous de me montrer si je puis vous compter parmi ces derniers : jusqu’à présent je ne puis voir en vous que des représentants sympathiques d’une bourgeoisie sur son déclin, nullement ceux qui seront les chefs de demain.
 

7 Janvier 1945
La mort de Jean-Marie Grach

Dans deux jours la maison reprendra vie, elle sera pleine de cris et de rires comme par le passé, mais je sais qu’au fond de vous-mêmes votre cœur sera en deuil, parce que vous savez que Jean-Marie ne reviendra plus jamais parmi vous.
En ce début d’année, je ne puis vous parler que de lui et je ne sais comment le faire. Il faudrait des mots extrêmement simples pour dire ce qu’il fut, ou plutôt ce qu’il est, car il ne cesse pas d’être présent au milieu de vous n’est-ce pas ? Plus présent que lorsqu’il animait toute la maison de son exubérance et de sa joie de vivre. C’est maintenant qu’il devient votre vrai capitaine général : devenu soldat de la division Leclerc, il est resté vôtre tout entier. Toute la beauté de la vie se résume pour lui dans ses deux années aux Roches, car dans ses trois mois de guerre, il a emporté les Roches dans son cœur. Alors, quand vous chercherez où est votre devoir, vous n’aurez qu’à vous demander : qu’est-ce que Jean-Marie penserait ; qu’est-ce que Jean-Marie ferait à ma place ?
Jean-Marie, c’est la fidélité. Il a été totalement fidèle. Certains capitaines de ces années dernières me reprochaient de ne pas leur donner de bonnes petites recettes commodes. Je n’ai pas de recettes à donner pour réussir. Je vous propose de grandes choses simples mais difficiles, et je me suis souvent demandé si vous pouviez me comprendre, si tout cela ne risquait pas de demeurer pour vous de grands mots sonores vides de substance.
Faire toucher la réalité de leur race à de jeunes Français qui l’ont oubliée, faire rejaillir la source de l’authentique noblesse française, avec tout ce qu’elle comporte d’ardeur de l’esprit et de l’âme, on ne peut se proposer cela sans être envahi d’une indicible angoisse, tant on a l’impression de parler une langue incompréhensible au monde d’aujourd’hui. J’ai souvent dit que je ne voulais pas de médiocres à l’École, et que de fois alors j’ai surpris un sourire ironique sur les lèvres d’un professeur ou même d’un aumônier ! C’est que, il faut bien l’avouer, vous faites l’effet d’une masse singulièrement médiocre, qui n’a jamais le courage d’aller au bout d’un effort. J’ai senti bien souvent que je me couvrais de ridicule en vous proposant un but qui semblait dépasser de si haut vos moyens, mais j’ai cru qu’il le fallait. On ne peut pas être un homme si on ne réussit pas à tirer de soi tout ce qu’on est, à donner de soi tout ce qu’on a ; si on n’a pas cette souveraine exigence, on n’entrera jamais dans la réalité de l’homme. Jean-Marie est entré en plein dans cette réalité, avec tout l’élan de sa nature ardente. Il était de ceux qui brûlent les étapes et vont au but du premier coup. Jean-Marie me prouve que j’ai eu raison de ne pas douter de vous.
Si vous avez été témoins de la transformation de Jean-Marie, vous n’avez sans doute pas soupçonné ce qu’a été son évolution spirituelle. Jean-Marie a cherché Dieu de toute son âme. Au moment de son inquiétude la plus grande, il m’écrivait en mars dernier : « J’entrevois ce que peut être une intimité, une vie dont Dieu serait l’essence même, et j’envie ceux qui connaissent cet état. Car avec Lui tout ne doit être que joie et clarté, que sécurité, que joie, joie je le répète, et joie que je ne connais pas et dont j’ai soif. » A cette même époque, Jean-Marie ne cessait de me répéter : « Je sens que la grâce me travaille ». La grâce le travaillait parce que son âme était toute grande ouverte et dévorée par le désir, elle répondait à l’appel avec une sensibilité extraordinaire. Alors Dieu l’a mené très vite au terme, et nous ne pouvons dire qu’une chose, c’est que c’est bien ainsi. Tout lui a été donné à la fois, la réalité de l’homme et la réalité de Dieu, car on ne peut toucher celle-là si on n’a pas atteint celle-ci.
Maintenant, c’est nous qui devons être fidèles à Jean-Marie. Songez-vous à ce que pourrait devenir l’École, si vous l’aimiez avec la ferveur qu’il lui a portée, si vous répondiez à l’appel avec la même ardeur et la même pureté du désir. Dans une lettre du front, du 22 Octobre dernier, il m’écrivait : « Vous vous doutez de la joie que j’ai éprouvée en recevant des nouvelles de Maslacq. Vous me dites à la fin : « Comme l’École doit te sembler loin ! » Vous vous trompez. Je vis encore très près de l’École, j’y pense sans arrêt, un courrier de Maslacq me fait autant de plaisir qu’un courrier de Paris. Je m’imagine l’année scolaire représentée dans le même cadre ; les capitaines ont changé, mais ceux qui les remplacent sont animés du même élan de foi, du même désir enthousiaste qui nous poussait, Hervé, Nana et moi, quand au début de l’année nous faisions nos plans de rentrée. L’École a un esprit. Que les capitaines changent, les jeunes qui leur succèdent, forts de leurs responsabilités, marchent généreusement de l’avant. Quand ils auront quitté l’École, ils se rendront compte alors combien ils l’aiment, et d’un amour tellement plus profond qu’ils se l’imaginent. Tous leurs actes alors seront fonction de leur éducation rocheuse, ils s’imposeront d’eux-mêmes, et quand, au bout de quelques mois, ils s’arrêteront pour faire le point, ils verront qu’inconsciemment, c’est en Rocheux qu’ils ont agi. C’est alors que leur cœur se sentira fier et que leur reconnaissance ira complète à leurs maîtres. » Il faut beaucoup de désir et beaucoup de pureté pour être capable de la joie. Je vous souhaite la joie de Jean-Marie, je vous souhaite son exigence. Que sa mort vous inspire une rectitude noble, un élan qui entraîne sans briser, une haute flamme qui purifie l’air autour de vous, et surtout la réponse, le « oui » profond à l’appel qui est adressé à chacun de vous, l’appel qui vous invite à l’existence, car vous n’existez pas si vous ne consentez pas à revêtir la forme parfaite qui vous est propre et pour laquelle vous avez été créés.
 
21 Novembre 1946
La vocation de Jean-Marie Grach
Je ne sais pas ce que vous avez pensé de ce que je vous écrivais au mois d’Octobre : personne de vous ne m’en a soufflé mot. Cette absence de réaction ne me fait pas douter de l’attention avec laquelle vous avez accueilli cette lettre, mais j’ai peur que ce ne soit l’attention qu’on a pour ces choses dont on dit : « Tout cela est très beau, mais ce n’est pas pour moi. » Alors on tourne la page, avec un geste d’assentiment poli, et tout est dit. Je ne dis pas que mes paroles tombent dans le vide, — mais vous me trouvez dur et exigeant. Vous ne formulez pas toujours votre jugement d’une façon aussi catégorique, pourtant on le sent qui est latent en vous. J’en ai un signe certain, c’est que la maison manque de joie. Elle fait preuve dans l’ensemble d’exactitude et de discipline, et de cela je vous sais gré, mais j’y trouve je ne sais quoi de terne et d’ennuyé. Je vous ai dit que vous manquiez d’audace : au moment où il s’agit de quitter votre plan habituel pour passer à un plan supérieur, on dirait que vous reculez tout à coup, et vous en ressentez une tristesse que vous ne pouvez définir vous-mêmes.
Dans quelques jours ce sera l’anniversaire de la mort de Jean-Marie, et je ne doute pas qu’en ce moment il ne se penche avec une particulière sollicitude sur vous qui continuez ce qu’il avait commencé avec tant d’enthousiasme. Je pense que vous relirez ses lettres.
J’espère que vous saurez y lire ce qu’il faut lire. Jean-Marie avait les mêmes défauts que vous ; il aimait la vie facile et confortable, il avait comme vous beaucoup de mal à se passer de fumer. Mais il avait une âme de désir et il était tout tendu vers l’achèvement d’un destin qu’il pressentait difficile et redoutable. Lorsqu’on lui disait que Dieu serait pour lui terriblement exigeant, il répondait : « Tant mieux, j’en suis heureux, car je n’aurai pas la honte d’être un médiocre. Je sais que la charge est lourde, mais Dieu ne demande jamais au-dessus des forces de l’homme, et j’ai foi en Lui, foi en l’avenir, plus gonflé que jamais. » Voilà le secret de la vocation de Jean-Marie. Il allait au-devant de la Grâce, alors la Grâce est venue au-devant de lui. La Grâce est un don vraiment gratuit, que nous ne pouvons pas mériter, mais les dispositions de l’âme comptent, et l’attente et le désir et l’acceptation déjà formulée dans l’ignorance de ce qui sera demandé ont une grande puissance, si on ose employer un langage humain, sur le cœur de Dieu. Comment voulez-vous que Dieu choisisse pour un haut destin une âme qui répond par un recul aux prévenances de Sa grâce ? Jean-Marie disait oui d’avance dans l’obscurité, sans rien calculer, sans rien réserver de lui-même. Alors Dieu s’est hâté, et parce qu’il était mûr, parce que, le jour où il s’engageait, il avait accepté sa mort avec une simplicité joyeuse qui donne à ses dernières lettres un accent si particulier, Dieu l’a conduit rapidement au terme. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller si vite, nous avons chacun notre voie, courte ou longue. Il s’agit de ne pas reculer à l’entrée de cette voie qui nous sera montrée un jour, tôt ou tard, avec un sacrifice certain à accepter d’avance, et où nous devons avancer parce qu’elle est proprement la nôtre, ou alors nous manquerons notre vocation et notre destinée, ce qui est sans doute le seul grand malheur de la vie.
Regardez-vous maintenant en face. Je vous vois bien plus disposés à vous refuser qu’à courir au-devant des exigences de la Grâce. Vous restez sur la défensive, vous ne voulez pas vous engager à donner, sans savoir exactement le compte de ce qui sera exigé de vous : au fond, vous êtes terriblement avares, et vous avez déjà le raidissement de l’avarice. Vous ne vous laissez pas aller généreusement, vous avez peur d’aller trop loin. C’est pourquoi vous manquez de joie. Il y a en vous une mauvaise conscience qui n’est pas tranquille : vous êtes déjà alourdis par votre passé, un passé qui est fait de beaucoup de faux-fuyants, de dérobades, d’échappatoires ; les mauvaises raisons que vous vous êtes données journellement pour justifier vos lâchetés vous étouffent encore, bientôt elles ne vous étoufferont plus parce que vous les prendrez pour de bonnes raisons et, pour votre malheur, vous entrerez dans la vie parfaitement tranquilles. On vous a proposé ici quelque chose de dur, certes, qui était de porter remède à l’incurable bassesse du monde moderne, et de préparer, pour autant que cela est en notre pouvoir, l’avènement d’un monde un peu plus noble. Est-ce une présomption que de proposer cela à de jeunes Français ? C’est à vous de répondre. La première chose à faire est évidemment de vous réformer vous-mêmes, et vous savez que vous êtes parmi ceux que l’universelle corruption de l’argent a le plus atteints. Vous m’avez assez entendu dire que les seules richesses qui comptent sont celles qui ne sont pas monnayables et que le monde moderne est en train de périr parce qu’il ne croit plus qu’à la vertu de l’argent. Vous-mêmes, malgré quelques gestes officiels, vous ne croyez guère à autre chose. Voulez-vous périr avec lui ou essayer de le sauver ? Il s’agit de choisir, et sans attendre. Jean-Marie a choisi. En cet anniversaire de sa mort, demandez-vous si vous êtes capables de choisir.
Ce n’est pas moi qui suis dur, ni mes paroles, c’est la réalité qui l’est.
 

Bibliographie d'André CHARLIER

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